La criticité des matières premières stratégiques pour l’industrie de la Défense

L’institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) publie une étude, réalisée par Raphaël Danino-Perraud, doctorant au Laboratoire d’économie d’Orléans, au bureau des recherches géologiques et minières et doctorant associé à l’IRSEM, relative à la criticité des matières premières de l’industrie de défense.
11 décembre 2019

Introduction de l’étude

Ces derniers mois, alors que la guerre commerciale sino-américaine fait peser de nombreuses incertitudes sur l’économie mondiale, la résurgence des menaces sur les approvisionnements en terres rares par la Chine nous ramène au premier acte de cette problématique. En septembre 2010, la Chine mettait en place un embargo sur les terres rares à destination du Japon, transformant un différend diplomatique territorial au sujet des îles Senkaku en un conflit commercial aux conséquences vitales. En effet, les terres rares sont essentielles au fonctionnement de l’industrie japonaise puisqu’elles servent à la fabrication d’aimants utilisés pour la production de moteurs de véhicules hybrides ou d’éoliennes. Cet épisode a souligné la vulnérabilité des pays européens vis-à-vis de leurs approvisionnements en matières premières minérales.

Le monopole chinois sur les terres rares (la Chine assure entre 85 % et 95 % de la production mondiale de ce groupe de métaux) n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg. À l’exception des métaux de « base » (cuivre, fer, aluminium...), l’UE dépend à 97 % des approvisionnements extérieurs pour un groupe de 27 matières premières qu’elle a identifiées et qualifiées de critiques. Force est de constater que la Chine produit plus de 50 % de 16 d’entre elles.

Cette tendance, observable dès les années 1960 pour le charbon et l’acier en France, s’est accentuée avec la chute de l’URSS en 1991. En effet, la mise sur le marché de stocks de métaux importants par les ex-satellites soviétiques a contribué à faire chuter les prix et à rendre l’exploitation minière moins rentable. Déjà sujette à des controverses environnementales dans les années 1980, la filière minière a progressivement décliné en Europe et en France en particulier. Il n’existe plus en France aucune mine en activité, hors matériaux de construction.

Plusieurs de ces matières premières ont été identifiées comme stratégiques par l’industrie de défense. Les minerais concernés ne sont pas utilisés tels quels dans les systèmes d’arme. Leur intégration est le fruit d’un long et coûteux processus de transformation allant de l’extraction à la fabrication d’éléments qui composent les armements. La maîtrise de ce processus est également un élément de souveraineté important pour les pays occidentaux. Comme le soulignait Alain Liger (ingénieur général des mines, ancien secrétaire général du Comité pour les métaux stratégiques [COMES]) en 2014 lors de son audition devant l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, «la dépendance ne concerne pas seulement les minerais, mais toute la chaîne des technologies dans un écosystème complexe ». Cette affirmation a été confirmée par Michel Latroche (directeur de recherche au CNRS) pour qui « l’intérêt stratégique n’est pas sur l’approvisionnement, mais sur la fourniture d’alliages ou la maîtrise des procédés ». Ce dernier regrettait la disparition des laboratoires de recherche et des compétences en France sur les terres rares, observant d’ailleurs que si 50 % des articles scientifiques en métallurgie extractive étaient écrits en Europe dans les années 1990, il n’y en avait plus que 30 % en 2014.

À l’heure actuelle, le débat sur les approvisionnements en matières premières minérales se positionne encore sur les aspects civils plutôt que militaires et les doctrines de sécurité mettent l’accent sur les enjeux économiques de l’approvisionnement en ressources. Néanmoins la dépendance européenne vis-à-vis des matières premières minérales ne se situe plus seulement sur la ressource, mais également sur les technologies de raffinage, de transformation et de production d’éléments destinés à être utilisés par l’industrie de défense. En 2010, à la suite des diffrends sino-japonais sur les îles Senkaku, la Chine décidait d’augmenter unilatéralement les quotas et les taxes d’exportation sur les terres rares, ce qui avait provoqué une crise aux conséquences psychologiques durables. Alors que, dix ans plus tard, le conflit commercial entre la Chine et les États-Unis fait craindre une résurgence de ces tensions, il semble nécessaire d’aller plus dans le détail afin de comprendre et leurs sources et leurs potentielles conséquences.

Après un retour sur la notion de criticité, cette étude présentera la chaîne de valeur des matières premières minérales dites « critiques » et leur intégration à la chaîne de valeur de l’industrie de défense. Elle évoquera la montée en puissance des pays émergents sur la chaîne de valeur des minerais et la dépendance croissante des industriels européens vis-à-vis de ces technologies, qui peuvent presque être qualifiées de technologies de souveraineté, en cela qu’elles participent à la réalisation de l’outil militaire. Enfin, à travers trois exemples, nous tenterons de mettre en lumière les forces et les faiblesses européennes en ce qui concerne ces matières premières et ces technologies.